Il y a une heure, à Marrakech, où quelque chose bascule. Le dîner s'achève, les dernières danseuses ont quitté la scène, les conversations s'étirent — et pourtant la nuit ne veut pas finir. Elle veut juste changer de langue. Alors on monte. Un escalier, un couloir, et l'on entre dans un autre monde : celui du Comptoir Darna Club, où les basses remplacent les percussions et où la Ville Ocre se met à battre sur un tempo résolument contemporain.
C'est ici que naît, chaque mois, l'un des rendez-vous les plus attendus de la nuit marrakchie : Souktronic.
Souktronic n'est pas simplement une soirée. C'est un concept musical, un label, et surtout une signature sonore que le Comptoir Darna a façonnée patiemment depuis plus de vingt ans. Le nom dit tout : souk comme le cœur battant de Marrakech, tronic comme l'électronique qui traverse le monde de bout en bout. Entre les deux, une conversation.
Le son ? Brut, percutant, parfois tribal. Une électronique nourrie de textures orientales, de rythmes africains, de motifs berbères. Ni tout à fait deep house, ni tout à fait afro house, ni tout à fait techno — plutôt un dialogue entre ces territoires, tenu par des artistes qui refusent les cases. Souktronic, c'est ce qu'on entend quand on ferme les yeux dans un souk et que l'on remplace les vendeurs par des synthétiseurs.
Une fois par mois, ce concept devient une soirée. Une seule nuit. Un DJ set. Une salle pleine. Et la scène électro la plus vibrante de Marrakech qui reprend ses droits.
Pour comprendre Souktronic, il faut d'abord marcher dans un souk. Y écouter le bruit du cuivre battu, le crépitement des braseros, le grain des voix qui négocient, la mélodie lointaine d'une flûte, les pas qui claquent sur les pavés. Superposez tout cela, tenez le rythme, laissez la répétition s'installer — vous obtenez, sans le savoir, l'ébauche d'un morceau électronique.
C'est exactement ce que le collectif Souktronic capture. Là où d'autres importent des sons venus d'ailleurs, ici on part du sol. Les motifs traditionnels marocains — gnaoua, chaâbi, berbère — sont traités comme des matières premières, retravaillées, samplées, réinjectées dans une trame électronique moderne. Le résultat parle en même temps aux Marrakchis, aux Européens en escapade, aux voyageurs venus d'Amérique ou d'Asie. Un langage universel qui n'a pourtant pu naître qu'ici.
Le premier nom à retenir est celui de DJ K'lid. Résident historique du Comptoir Darna depuis 1999 — soit depuis les toutes premières heures du lieu — K'lid est celui qui a défini, morceau après morceau, la signature sonore de la maison. Son style, il le résume lui-même : « Oriental electro & good vibes. » Éclectique, ouvert, mêlant électronique, afro, latino, downtempo et retro beats, il incarne le fil rouge entre le Souktronic d'aujourd'hui et l'ADN musical du lieu depuis un quart de siècle.
Autour de K'lid gravitent des invités venus des scènes house les plus respectées. FNX Omar, classé n°2 du Top 100 des artistes Afro House 2019 par Traxsource, mélange ses origines arabo-berbères à des productions qui ont trouvé leur place dans les charts internationaux. Cee ElAssaad, l'un des DJs et producteurs les plus influents de la scène house, a partagé les platines avec Louie Vega, Osunlade, Todd Terry — la crème de la scène mondiale. Et régulièrement, d'autres noms viennent enrichir la programmation : afro house, deep house, ethnic house, chaque édition dessine sa propre couleur.
Aucun de ces artistes ne joue de la même manière. Ce qui les unit, c'est cette manière de puiser dans un patrimoine — le leur, celui du Maroc, celui de l'Afrique — et de le réinventer sans jamais le trahir.
Comment se déroule une nuit Souktronic ? Elle commence, presque toujours, par un dîner. Beaucoup d'habitués réservent leur table au restaurant en début de soirée, profitent du service, du spectacle oriental, de l'atmosphère feutrée du rez-de-chaussée. Puis, vers minuit, ils montent. L'étage a été pensé pour ce basculement.
Là-haut, l'ambiance change radicalement. La lumière s'assombrit, les basses s'installent, la piste se remplit. Le DJ set démarre en douceur — quelques nappes, quelques boucles orientales — avant que le rythme ne s'accélère et que la salle ne s'abandonne. Vers 1h ou 2h du matin, on est déjà loin. On danse. Des inconnus deviennent proches le temps d'un morceau. Le club reste ouvert jusqu'à 3 heures — et pour beaucoup, la soirée passera à une vitesse déraisonnable.
C'est une expérience très différente du dîner spectacle classique du Comptoir Darna. Elle en est le prolongement, sa face nocturne, plus jeune, plus électrique. Deux visages d'une même maison, réunis sous un même toit.
Souktronic s'adresse à celles et ceux qui aiment la musique électronique exigeante — pas la pop-house facile qui tourne partout, mais une électro construite, texturée, à la fois dansante et intelligente. La clientèle est jeune sans être uniforme : une trentaine d'années en moyenne, très internationale, souvent bien habillée (le dress code smart casual reste de rigueur, même au club).
C'est aussi une adresse précieuse pour les voyageurs qui veulent vivre une nuit marrakchie authentique sans passer par les circuits touristiques classiques. Les DJs qui jouent ici sont vus dans les meilleurs clubs de Casablanca, Ibiza, Marrakech, Paris — les entendre dans ce cadre relève souvent du privilège.
La programmation est mensuelle et il vaut mieux vérifier les dates à l'avance. Le compte Instagram @comptoirdarna et SoundCloud sont les meilleurs endroits pour suivre le calendrier, écouter les sets précédents et se familiariser avec le son avant de venir. Le label publie régulièrement des EPs à écouter en ligne.
Le Comptoir Darna se trouve Avenue Echouhada, dans le quartier de l'Hivernage à Marrakech. Le restaurant ouvre à 19h, le patio et le club prolongent la nuit jusqu'à 3h. Les soirs de Souktronic, l'affluence est forte et la réservation est fortement recommandée — surtout si vous souhaitez dîner d'abord au restaurant.
Le dress code est smart casual, appliqué strictement à l'entrée : pas de tenue de sport, de shorts, de tongs ni de sandales (pour les hommes). Comme l'énergie du club dépend autant de la musique que de l'élégance générale, ce dress code fait partie de l'expérience.
À Marrakech, les soirées ne manquent pas. Mais Souktronic n'est pas une soirée de plus. C'est une déclaration : celle qu'il est possible, à Marrakech, de fabriquer une culture musicale profondément locale et complètement contemporaine à la fois. Une nuit qui n'aurait de sens nulle part ailleurs, et qui pourtant parle à tout le monde.
Si vous cherchez, le temps d'un soir, à saisir la Marrakech d'aujourd'hui — celle qui danse, qui produit, qui invente son propre son — montez cet escalier. Souktronic vous y attend.
Envie de vivre la prochaine nuit Souktronic ? Réservez votre table au Comptoir Darna et suivez @comptoirdarna pour connaître les prochaines dates.